Nos idées portent en elles leur structure narrative


Source image IA : Grok (x.com)

Une idée d'histoire n'est jamais qu'une idée d'histoire, diront certains, et pour que cette histoire soit bien racontée, il lui faut une bonne structure narrative. C'est vrai. La question qu'on peut se poser est la suivante : puisque nos idées ne sont pas vraiment les nôtres (telle idée nous a juste traversé l'esprit à un moment donné, comme une feuille d'arbre, se décrochant de sa branche, tomberait ici plutôt que là au gré du vent, de la résistance de l'air, de la forme de la feuille, de son poids...), puisque nos idées ne sont pas vraiment les nôtres, disais-je, se pourrait-il que lorsque nous avons une idée d'histoire, si floue soit-elle, si parcellaire soit-elle, celle-ci s'accompagne déjà d'une structure narrative adaptée et donc - pourrait-on dire - idéale ?

L'enfant ou le jeune adolescent peut bien avoir lui aussi une idée d'histoire. Et nous voyons tout de suite que sans l'aide d'un adulte, cette idée serait comme au stade larvaire, elle manquerait de tout ce qui fait chez l'adulte expérimenté une excellente histoire, bien racontée. L'enfant ou adolescent n'a pas encore cette maturité, cette connaissance qui lui permettrait de trouver de bonnes idées et de les exploiter au mieux. Il ne sait encore rien de la structure narrative, ou si peu de choses. On peut dire que chez lui ce qui est au stade de l'immaturité c'est
  • à la fois l'idée d'histoire qu'il peut avoir
  • et le traitement de cette idée pour en faire une histoire bien racontée.
Mais prenons un adulte qui a déjà une maîtrise suffisante de son art et qui est en principe capable d'avoir de bonnes idées et de les bien traiter pour en faire de bonnes histoires. Tout ne lui viendra pas tout cuit dans la bouche, peut-être devra-t-il travailler son histoire encore et encore pour en faire une bonne histoire. Pour créer son histoire, il lui faudra jongler avec l'imagination et le cadre, comme je l'ai expliqué dans un précédent article. VOIR ARTICLE ICI. Et s'il a des connaissances dans l'art et la manière de structurer son histoire (VOIR ARTICLE ICI), il pourra faire usage de ces connaissances pour réaliser une histoire intéressante.

Chez lui, le processus créatif peut se dérouler de trois manières :
  1. Il se laisse porter par ses idées, elles lui viennent au fur et à mesure, et à mesure qu'elles s'imposent à lui il remarque qu'elles s'accompagnent d'une structure narrative qui va de soi et qui n'a pas été imposée par lui-même, de manière volontaire et délibérée, mais apportée par son imagination ou inspiration du moment.
  2. Il s'impose des limites, un cadre, use de toute sa science du 9ème art pour concevoir une chouette histoire, réfléchissant à la structure narrative qui convient le mieux, et ce n'est que par dessus ces éléments du langage intellectuel, analytique, pouvons-nous dire, que se greffent les idées qui lui viennent au fur et à mesure. On procède ici inversement au précédent processus créatif. Dans le premier ce sont les idées qui, lorsqu'elles nous parviennent, apportent avec elles une structure narrative. Dans ce second processus, c'est la structure narrative qui s'impose en amont, qui est pensée en premier, pourrait-on dire, et qui sert ensuite, en aval, de canevas à l'expression des idées qui ne viennent à l'esprit que pour compléter le tableau. Dans le premier cas, l'artiste ne sait pas du tout quelle sera la structure narrative, il la découvre au fur et à mesure que les idées lui viennent. Dans le second cas, c'est l'artiste lui-même qui impose telle ou telle structure, et les idées qui lui viendront devront s'adapter à ce cadre.
  3. La troisième voie est un mélange des deux autres : à tel moment, l'artiste impose la structure, à tel autre moment il laisse ses idées générer d'elles-mêmes la structure. Ici, l'artiste sent quand il doit imposer une structure, il le devine, il se dit "telle structure conviendrait idéalement pour raconter ci et ça" ; et à tel autre moment, il n'aura aucune idée de la façon dont il doit ficeler structurellement le reste de son histoire ou la portion d'histoire dont il s'occupe, il se laisse porter par son inspiration du moment, accueille les idées comme elles lui viennent, et c'est en laissant ainsi venir tout ce qui vient que l'artiste découvre que ces idées s'accompagnent d'une structure, qu'elles ne viennent pas à lui de manière désordonnée, sans colonne vertébrale, sans queue ni tête, il y a derrière ce processus créatif qui ne relève pas de sa volonté propre une intelligence à l'oeuvre qui lui fournit à la fois les idées et la structure.
Les artistes qui sont trop attachés à la structuration en amont de leurs histoires peuvent avoir du mal à se rendre compte de cette réalité. Ils n'aiment pas beaucoup cheminer dans l'incertitude créative dans laquelle se trouve celui qui ne sait pas où il va mais qui se laisse porter par son inspiration du moment. Ils veulent, le plus tôt possible, avoir la mainmise sur leur création, diriger leur créativité, avoir des repères pour ne pas tâtonner dans le noir. Les structures narratives connues et exploitables par eux représentent, en amont, pour eux, de tels repères qui leur évitent de cheminer dans l'obscurité la plus totale, obscurité qui pour eux n'a rien de rassurant et qui rime avec "perte de contrôle".

Il faut être un artiste intuitif, un artiste qui se laisse davantage guider par son instinct ou son inspiration du moment que par sa connaissance des règles de l'art structurel, pour savoir de quoi je parle, pour savoir que lorsqu'on se laisse ainsi porter par son inspiration du moment, autant les idées que la structure narrative nous viennent, les deux vont de paire. Au début, tout n'est pas toujours clair. Les idées ont l'air d'émerger d'une manière aussi chaotique que se meuvent dans un filet de pêche des poissons pris au piège et qui se débattent, remuant dans tous les sens, plutôt que de se déplacer d'une manière coordonnée tel un banc de poissons nageant librement dans l'océan. Mais ce n'est qu'une impression. C'est cette impression qu'a l'intellect de l'artiste qui, n'étant pas autorisé à entrer dans le saint des saints, si je puis m'exprimer ainsi, ne sachant pas du tout où cherche à le conduire son inspiration du moment, découvre au fur et à mesure tout ce qui lui est communiqué. Il est comme cette personne qui découvre les différentes pièces d'un puzzle et qui ne sait pas du tout à quoi ressemblera le puzzle une fois que toutes les pièces seront réunies. Mais ces différentes pièces, l'artiste intuitif les réunit au fur et à mesure. Son inspiration du moment lui communique une idée, puis une autre, puis une autre, une autre encore, des liens commencent à se tisser entre telle et telle idée et quantité d'autres qui arrivent, et, de fil en aiguille, l'artiste se rend compte que le chaos originel prend progressivement la forme d'une histoire cohérente qui lui est racontée, histoire ayant sa propre structure narrative, une structure narrative efficace, adaptée à ce qui est raconté.

C'est là qu'on peut voir le danger qui menace l'artiste qui s'attache un peu trop aux structures narratives en amont, qui se fixe pour règle de toujours raconter ses histoires de telle ou telle manière "respectant les règles de l'art", car même si les structures narratives qu'il utilise donnent de bons résultats, elles ne lui permettent pas de dépasser ces connaissances et ce degré de maîtrise. Chez cet artiste, tout peut être bien fait, oui, mais tout peut aussi finir par se ressembler - un peu trop. On verra ainsi que tel artiste s'est habitué à telle structure narrative et qu'il ne raconte ses histoires plus que de cette manière. Peut-être ne se rendra-t-il même pas compte qu'il se répète. Il peut éventuellement se dire "il importe peu que je me répète sur le plan structurel, tant que je me renouvelle dans les idées que je traite ; même si j'utilise toujours la même structure narrative, ici je parle de ci, là je parle de ça, et ça en fait des produits différents." Ce n'est pas faux. Cependant, pour un artiste qui cherche à se dépasser, à se renouveler, n'est-il pas intéressant de chercher d'autres manières de structurer ses histoires ? C'est ici que l'artiste intuitif est beaucoup plus avantagé, car il évolue "hors cadre", il ne s'impose aucun cadre, étant donné qu'il ne s'impose rien du tout, n'étant pas créateur mais outil de ce qui crée. En tant qu'outil de création, il sait que les idées qui lui parviennent ne sont pas ses idées mais des idées qu'il capte à la source qui est - dirons-nous - le monde des idées. Il sait aussi qu'il ne structure rien lui-même puisque la structure narrative lui vient elle aussi par ce biais. Son rôle en tant qu'outil consiste juste à coucher sur le papier tout ce qui lui vient.

Ici, il faut s'arrêter un instant. Il ne faut pas croire que tout ce qui vient à l'artiste intuitif lui vient d'une seule traite. Tout lui vient, au contraire, au fur et à mesure. Une réflexion se déroule en amont, elle n'est pas sienne, elle est autre, extérieure à lui-même, aussi extérieure que ses idées et la structure narrative lui viennent du dehors, via l'inspiration du moment. Il remarque alors que telle idée qui d'abord lui a été présentée de telle manière, est par la suite révisée, modifiée, comme si cette autre intelligence, qui le dépasse, qui lui apporte tout sur un plateau, était elle-même entrée dans une réflexion visant à ordonner les choses au mieux. Cette intelligence subconsciente revoit ce qu'elle a fait, modifie tel dialogue, telle scène, change d'avis sur tel ou tel personnage, ou ne sait pas pour le moment ce qu'elle doit en faire mais le saura en temps et en heure, elle laisse cela en suspens pour le moment et s'attaque à autre chose, et cetera.

Bref, ce que fait cette intelligence supérieure, c'est attraper une pierre précieuse dans son état brut, qu'elle polit ensuite au fur et à mesure, qu'elle travaille de manière à obtenir un résultat capable de lui satisfaire et de satisfaire l'artiste-outil qui est en quelque sorte son porte parole, ses petites mains qui donnent à la terre glaise du monde matériel les formes inspirées par cette intelligence subconsciente depuis le monde des idées.



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

LUCIE, LA VOIE DU COEUR - (extrait) Chapitre 1 : Le monde d'avant

BANDE DESSINEE : DE L'IDEE A LA REALISATION - Entretien avec l'auteur

KARMA, RICHESSE & PAUVRETE - Entretien avec l'auteur