Manga français : la sauce va-t-elle prendre ? ou La fenêtre d'Overton au service du manga français


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I - Le manga français et moi : ce que je lis actuellement

Est-ce que je lis des mangas français ? Si oui, quels mangas ?

Je lis en effet des mangas français. Côté séries, en format poche, je lis :
  • RADIANT de Tony Valente
  • et CYFANDIR CHRONICLES de Tony Valente (au scénario) et de Naokuren (au dessin) - cette série est un spin-off de RADIANT, c'est-à-dire une série en lien avec l'univers de RADIANT.
  • Je n'ai pas encore lu FABULA FANTASIA de Tony Valente qui est aussi un spin-off de RADIANT, mais le 1er volume attend sagement dans ma pile "à lire".
En magazine, je lis MANGA ISSHO qui regroupe des histoires courtes de plusieurs auteurs européens, dont des auteurs français.
Qu'est-ce que j'en pense ? Je pense que tout cela est très bien.

II - Le manga français et moi : ce n'était pas gagné d'avance !

N'allez pas croire que j'ai été immédiatement charmé par la perspective de lire du manga français. Si tel avait été le cas, je lirais sans doute beaucoup d'autres mangas français. Ce qui ne veut pas dire que tout le reste, en dehors de ce que je lis, est nul. En vérité, je n'ai pas encore essayé la marchandise pour jauger sa valeur. Et mes préjugés - peut-être - font que je suis dur à convaincre.

Qu'est-ce qui a expliqué ma réticence au tout début ? Dès que je regardais un manga français, je n'avais pas l'impression de lire un manga fait comme les Japonais. C'était à mes yeux d'un niveau très inférieur, un sous-produit inspiré (mal inspiré) des mangas, des comics et de la BD franco-belge. C'était du fait vite, pour ne pas dire du bâclé. Ou alors l'artiste avait donné le meilleur de lui-même et c'était loin d'être suffisant. Je ne faisais pas un gros effort pour rechercher "la perle rare" ; si je voulais de belles perles, la production nippone m'en donnait déjà à satiété. Si vous voulez manger italien et que vous avez le choix entre un vrai resto italien et une pâle imitation qui a ouvert à côté et qui est tenue par des Français, vous choisirez probablement de vous installer à une table dans le vrai resto italien. Pour les mangas c'est pareil. Je me disais "Pourquoi acheter et lire de pâles imitations si je peux avoir du vrai manga japonais fait par des Japonais ?" J'avais remarqué ça et là un style de dessin intéressant, comme celui du mangaka Shonen, auteur de OUTLAW PLAYERS, qui était ce qui ressemblait le plus à un vrai style japonais, mais je n'avais pas fait l'effort de lire quoi que ce soit, cela ne m'intéressait tout simplement pas (mes préjugés !). Si j'avais su que ce fameux Shonen était de typologie asiatique, je me serais sans doute davantage intéressé à ses oeuvres - je viens de découvrir son visage à l'instant sur babelio.com : https://www.babelio.com/auteur/-Shonen/91768 Il aurait eu à mes yeux l'allure d'un mangaka japonais du fait de sa typologie asiatique, même s'il est de nationalité française. C'est une réaction peut-être un peu bête, je vous l'accorde, mais on n'est pas là pour se mentir, on est là pour dire les choses comme on les pense afin de les bien comprendre, de bien saisir comment tout cela peut se passer dans un esprit tel que le mien, un quidam, une personne ordinaire.

Bref, je ne m'intéressais pas au manga français et je partais du principe que pour faire du manga, du vrai manga, comme les Japonais, il fallait être un Japonais. Le manga, c'était leur truc, pas le nôtre. Ils maîtrisaient tout, nous rien ou pas grand-chose. Toutes nos tentatives pour faire aussi bien nous ridiculiseraient à leurs yeux, à nos propres yeux et aux yeux des lecteurs férus de mangas japonais. C'était ce que je pensais.

III - Le manga français et moi : Tony Valente a fait toute la différence !

C'est en découvrant l'oeuvre de Tony Valente, RADIANT, que j'ai réalisé que des personnes non japonaises, que des francophones pouvaient faire du manga, et pas du manga de merde, non, du vrai manga, du manga de qualité, d'un niveau - à mon sens - équivalent à celui des Japonais, les meilleurs d'entre eux. Ce fut une vraie gifle. Tony Valente reprenait tous les codes graphiques et narratifs du manga japonais et il le faisait d'une manière excellente, irréprochable (même si j'avais d'abord trouvé que son premier volume était allé un peu vite en besogne et qu'il eût gagné à revoir le rythme de la narration pour nous servir en deux volumes ce qu'il nous avait servi en un seul volume - mais cette impression s'est vite évanouie, elle ne m'a pas vraiment posé de problème). Côté onomatopées, il nous servait de l'onomatopée française mais aussi bien fichue, intégrée à l'image que la japonaise. Pareil pour les noms, tout. La culture occidentale était là aussi, les jeux de mots français excellents ! "Comment les Japonais pourraient-ils traduire ça ?" me demandai-je.

Pour la première fois j'avais un quelque chose qui tenait la route. Vraiment. Je ne faisais pas de différence entre un ONE PIECE et RADIANT. Certes, ONE PIECE est un monument du manga japonais que j'adore, mais RADIANT n'avait pas à rougir devant ce mastodonte, à sa manière il remplissait lui aussi toutes les cases sur le plan qualitatif. Il m'avait conquis. Et je n'ai toujours rien à redire sur sa proposition artistique.

Il a donc fallu un seul artiste, en l'occurrence Tony Valente, pour me faire changer d'avis sur la capacité des occidentaux à réaliser des mangas à la japonaise, de bons, voire d'excellents mangas, qui ne sont pas juste de pâles imitations.

IV - Le manga français et moi : MANGA ISSHO, les réseaux sociaux et les sites dédiés à l'édition de mangas français

Il m'aura sans doute fallu attendre la parution de la revue MANGA ISSHO pour commencer à prendre au sérieux les autres aspirants mangakas français. Même si la revue est européenne, offrant un espace d'expression artistique à des artistes européens et pas que français, j'ai pris la mesure du phénomène manga en France. J'ai compris qu'il y avait des tas de jeunes gens qui désiraient percer dans l'industrie du manga dans l'Hexagone, des gens qui en voulaient et qui en redemandaient. En les voyant s'exprimer sur les réseaux sociaux et en jetant un oeil sur des plateformes numériques où ils pouvaient publier leurs planches, comme mangadraft.com , je me suis dit "Ok, c'est un vrai mouvement qu'on a là et qui ne cesse de croître, c'est du sérieux. Et même si les artistes sont en majorité encore un peu faibles graphiquement ou dans la narration, on voit apparaître des trucs intéressants, et les progrès de tout ce beau monde vont être de plus en plus rapides." Les démarches de RAYNART MANGA SENSEI, que j'ai découvert il y a peu, allaient aussi dans ce sens, affirmant la tendance, entre autres acteurs du manga français.

Tout cela fait qu'aujourd'hui je me sens de plus en plus ouvert à la production manga franco-française. Je commence à y jeter un oeil de plus en plus curieux. Et si, comme je l'ai dit, pour le moment, les auteurs de mangas francophones sur qui j'ai jeté mon dévolu sont peu nombreux, je suis de plus en plus ouvert à la possibilité de me laisser tenter par d'autres produits.

Je commence à voir les mangas français comme je vois les mangas japonais, comme des produits de consommation qui s'offrent à moi et qui se valent en qualité. Je dis bien que je commence à voir les choses sous cet angle-là, je ne dis pas que, ça y est, toute la production française est du niveau de ce que font les Japonais. C'est juste ma relation au manga français qui évolue peu à peu, me faisant désormais voir de plus en plus les produits français comme je vois les produits japonais. Mais ce qui peut être perçu comme une bonne chose peut aussi jouer en défaveur des mangas français. Pourquoi ? Parce que les mettant au même niveau, dans mon esprit, je ne vais pas acheter pour faire plaisir aux artistes français, je vais acheter comme j'achète mes mangas japonais, en m'appuyant sur mes goûts, tout simplement. Le manga de Tony Valente, RADIANT, m'a charmé par ses qualités intrinsèques, sa série correspond tout à fait à mes goûts. Pour d'autres mangakas français, le style peut être très bon, comme celui de Shonen, dont nous avons parlé plus haut, mais il faut qu'il y ait le "déclic" pour pousser à l'achat, et je n'ai pas forcément ce "déclic" même pour des produits très bien ficelés sur le plan graphique et narratif. Il faut qu'il y ait "ce petit truc qui fait toute la différence". Et ce petit truc est différent selon les consommateurs. Pour tel artiste, ce peut être sa façon de dessiner, pour tel autre son encrage, pour tel autre son storytelling, pour tel autre la façon dont il excelle à utiliser les photos pour ses décors, pour tel autre ce sera tel personnage qui accroche, pour tel autre les scènes érotiques, pour tel autre les nanas sexy, pour tel autre l'humour, etc. On peut aussi acheter un manga parce que beaucoup de personnes en parlent, en disent du bien sur les réseaux sociaux ; je dois avouer qu'en ce qui me concerne, j'ai souvent été déçu en suivant les recommandations de la vox populi, je préfère donc n'écouter que mes intuitions, mes goûts personnels.

V - La première chose à faire pour que les mangas français puissent s'imposer dans la mangasphère

Ce que je viens de dire nous donne déjà une première clef pour comprendre ce qu'il faut faire afin que les mangas français puissent s'imposer dans un marché tenu par la production nippone : IL FAUT MULTIPLIER LA PRODUCTION FRANCAISE DE MANIERE A LA RENDRE DE PLUS EN PLUS VISIBLE.

Tous les canaux de publication sont ici les bienvenus : sites internet permettant aux artistes de publier leurs oeuvres, efforts consentis par les éditeurs français pour publier du manga français, etc. Nous pouvons affirmer que nous en sommes déjà là, tout cela a (très bien) commencé. Et le fait même d'écrire des articles comme celui-ci participe au mouvement, ajoute une pierre - si moindre soit-elle - à l'édifice qui est en train de se construire.

L'amour ou la passion du manga est une réalité de nos jours en France. Des tas de personnes, dont de nombreux artistes en herbe ou confirmés, lisent régulièrement des mangas, ils adorent ça. Une pléthore d'artistes en France ne peut aussi qu'être influencée par la production nipponne, assimilant peu à peu ses codes graphiques et narratifs, en arrivant tôt ou tard à désirer se lancer dans la réalisation d'un manga. Lorsque ce genre d'artiste dispose d'outils lui permettant de le faire et de publier son travail (offre gratuite et/offre payante), lui donnant la possibilité de se faire connaître et de faire peut-être une percée dans l'univers professionnel du manga en tant qu'artiste, il ne manque pas de sauter sur l'occasion. C'est ainsi que nous allons voir des tas d'artistes se lancer, se faire connaître, faire connaître leur travail auprès du public français. Et c'est de cette manière aussi que le consommateur de produits gratuits et/ou payants finira, à tel ou tel moment, par se dire qu'il y a là des choses intéressantes qui valent le détour et peut-être même qu'on y mette de son argent, comme cela m'est arrivé avec RADIANT de Tony Valente.

VI - La deuxième chose à faire pour que les mangas français puissent s'imposer dans la mangasphère

La deuxième attitude à adopter pour conquérir le marché du manga avec des produits français est de FAIRE MONTRE DE PERSEVERANCE.

On a tous vu combien des revues de type prépublication à la japonaise ont pu voir le jour en France, promettre des jours heureux, puis décliner au niveau de l'intérêt des consommateurs et des ventes, condamnant ces magazines à une mort prématurée. Cela et arrivé et cela arrivera peut-être encore. De même, il est certain que tous les mangas français publiés par les éditeurs ne parviendront pas à assurer des ventes, assez pour rendre le produit rentable. Et sur internet, des tas d'artistes passionnés vont publier leurs mangas, espérant attirer l'attention du public et peut-être même des éditeurs, et n'atteindront pas leur objectif, essuyant déceptions sur déceptions, au point de se dire qu'il vaut mieux laisser tout ça de côté, que c'est un beau rêve qui ne se réalisera jamais. Tout cela s'est déjà produit, se produit encore et se produira de nouveau ça et là, c'est certain. Mais parallèlement à ces tentatives infructueuses, des produits parviennent tout de même à faire leur percée, et la mentalité française évolue quant à elle aussi, jour après jour, en faveur de l'émergence du marché du manga français.

Il y a là, en vérité, quelque chose de l'ordre d'une fenêtre d'Overton.


C'est-à-dire qu'au début les consommateurs ne sont pas au rendez-vous, boudent la production française, se disent, comme je me le disais, "les mangas français ne seront jamais à la hauteur des mangas japonais". Mais, exposés de plus en plus à des produits français, leur attention ne peut manquer d'être attirée tôt ou tard, de temps en temps, de plus en plus souvent. C'est de cette manière qu'on s'aclimate à ce cadre nouveau, à cet environnement nouveau, et qu'on en vient à le rendre, à nos propres yeux, de plus en plus acceptable, pour ne pas dire populaire. Autrement dit, plus vous allez être au contact des mangas français, plus ces mangas français vont faire partie de votre environnement physique et mental, et plus ils feront partie de votre environnement physique et mental, plus vous serez enclins à les voir comme des produits consommables à part entière, au même titre que les mangas nippons. Même les faiblesses rencontrées ça et là dans cette production française en arriveront à ne plus vous déranger autant, vous passerez l'éponge de plus en plus facilement, comme vous passez souvent l'éponge devant les faiblesses constatées ici ou là dans les produits japonais que vous aimez tant.

L'erreur, pour les éditeurs comme pour les artistes, serait de laisser tomber en cours de route dès qu'on essuie un échec. Il faut plutôt voir les échecs et difficultés rencontrées en chemin comme autant de marches qu'il faut gravir pour atteindre au succès escompté. Quand on échoue, on ne doit pas se dire "j'ai tenté ma chance, j'ai échoué, c'est fini", on doit se dire : "cet échec prouve que je n'ai pas encore atteint au but, que je suis encore en chemin vers ce but". L'effort ne doit pas décliner, il doit se poursuivre inlassablement jusqu'à la victoire, même si vous pouvez avoir des coups de mou de temps en temps.

* * *

Ce sont ces deux clefs :
  1. multiplier la production française de manière à la rendre de plus en plus visible ;
  2. faire montre de persévérance ;
qui ouvriront la porte du marché du manga français prospère.



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