MANGA ISSHO #6 : L'heure, pour moi, de faire le bilan


I - Un palier de franchi

Avec ce sixième numéro de la revue MANGA ISSHO construite sur le modèle des magazines de prépublication japonais, vient pour moi l'heure du bilan, le moment de faire le point sur ce phénomène qui touche la mangasphère européenne et notamment française, puisque je m'adresse ici en tant que membre de cette dernière, plus précisément en tant que lecteur. Je viens à peine de débuter ce 6ème numéro, ayant fini de lire la première histoire, NO DEVIL, par Senchiro, que j'ai bien aimée (je me suis retenu de lire la suite en attendant d'écrire cet article). En lisant le 5ème numéro, je dois l'avouer, j'ai été un peu déçu. Ai-je lu trop vite ? dans de mauvaises dispositions ? j'en sais rien, mais c'est le souvenir que j'en ai. Et pourtant, à l'approche de la parution du numéro 6, prévue pour le 26 juin 2026, j'avais hâte d'y être, d'avoir mon exemplaire en main et de débuter sa lecture, de découvrir de nouvelles histoires courtes. C'est ce qui me fait dire que, pour moi, en tous cas, ça y est, MANGA ISSHO vient de franchir un certain palier, ce qui me pousse à m'arrêter un instant pour penser ce phénomène. La publication de cette revue, en effet, est un phénomène en soi.

Quel est donc ce palier qui a été franchi par MANGA ISSHO ? Celui d'un magazine de prépublication japonais qui parvient à fidéliser ses lecteurs, les poussant à attendre impatiemment la suite. Je dis "magazine de prépublication japonais" car je prends ce genre de magazine pour modèle ici, pour exprimer ce que je ressens.

Ce n'était pas gagné. Le premier numéro, facile à vendre : on est curieux, on a envie de voir ce que ça donne, on l'achète. Deuxième numéro, facile aussi, on a envie de voir ce que donne la suite. Ensuite, si la sauce ne prend pas, les ventes peuvent décliner, on peut se dire qu'on n'est pas particulièrement intéressé par le produit, par ce qu'il a à offrir, et, plutôt que de mettre son argent là-dedans, on préfère le mettre ailleurs, dans des mangas qui nous intéressent davantage. On ne va pas acheter juste pour faire plaisir aux éditeurs et aux artistes qui y ont contribué, pas même pour soutenir le marché du manga européen. Acheter juste pour faire plaisir ou juste pour soutenir la cause est une fausse bonne idée, c'est une attitude qui fausse tout, car les principaux intéressés peuvent prendre cette vessie pour une lanterne, croire qu'on récompense ici la qualité de leurs produits alors qu'il n'en est rien, on ne leur rend pas service en faisant ça.

En ce qui me concerne - je ne peux évidemment ici parler qu'en mon nom - le magazine a présenté de tout, du bon et du moins bon. C'est, ce me semble, ce qui doit arriver à tout magazine de prépublication japonais. On se doute que dans un tel magazine tout n'est pas toujours génial, il y a des perles et d'autres mangas qu'on oublie vite ou qu'on peut juger "très en dessous". Il m'est donc arrivé, en lisant MANGA ISSHO, de me dire "ça c'est intéressant", "tiens, j'adorerais lire la suite de ce manga, avec tel personnage", ainsi que "bof", "très immature", "le scénario oui, passe encore, mais le dessin, couci-couça", "le scénario laisse à désirer, les dialogues sont puérils, pour ne pas dire médiocres, mais les dessins ont un gros potentiel". Cette revue m'a donc montré ses bons et ses mauvais côtés. Pareil pour la promotion qui en est faite par ceux qui devraient se démener pour nous vendre le produit et qui délaissent certains réseaux sociaux pourtant très prisés, à la différence d'éditeurs étrangers qui semblent prendre plus au sérieux ce projet, ne lésinant pas sur les efforts, ça et là, pour assurer la promotion du produit. Il n'y a rien de pire qu'une telle revue qui est faite pour être "vivante" et qui est comme "mort-née" entre les mains de ceux qui en devraient faire la promotion partout mais qui ne le font pas ou ne le font qu'à moitié !

La sauce a cependant pris avec moi, ça y est, je peux le dire, c'est acté, le phénomène se produit en moi, celui de la fidélisation. Je n'achète pas cette revue pour "voir ce que ça donne" à mes yeux d'artiste ou de lecteur, ça c'était au début, maintenant j'achète car j'ai vraiment envie de découvrir les prochaines histoires, les propositions qui me seront faites sur le plan artistique et scénaristique.

Bref : j'ai l'impression d'être un de ces Japonais qui attend le prochain JUMP, ce qui, à mes yeux, inscrit désormais MANGA ISSHO dans ce registre.

II - Qu'est-ce qui, à mon sens, a permis d'accomplir ce petit miracle ?

A) La curiosité : le manga français/européen

L'idée de développer une production manga française ou européenne ne pouvait qu'attirer l'attention, en France et dans les autres pays européens concernés. On a envie d'en savoir plus, de voir ce que ça donne, même si on reste suspicieux, préférant - dans le domaine du manga - la production nippone à toute autre production étrangère. Quand vous aimez une artiste, disons Madonna (dans ses jeunes années), c'est Madonna que vous voulez voir se produire sur scène, par un sosie - réussi ou raté - de Madonna. Il en est de même pour les mangas, on préfère l'original à l'imitation, c'est-à-dire les mangas japonais aux mangas français, italiens, espagnols, etc. C'est le manga japonais qui nous fait rêver, à la base, pas les autres. Ceci expliquant cela.

On peut donc être curieux et s'aventurer sur ce chemin-là par curiosité. C'est ce que j'ai fait en tant que lecteur.

B) La curiosité : les mangakas français/européens

Ici, la curiosité se déplace du manga vers le mangaka. On se demande de quoi les mangakas français ou européens sont capables. Sauront-ils faire aussi bien que les Japonais ? vont-ils se ridiculiser en essayant ? vont-ils nous faire des propositions inédites pouvant s'avérer intéressantes ? Je crois qu'ici ce sont surtout les artistes qui adoptent ce point de vue. En tant qu'artiste lisant - dans le 9ème art - très majoritairement du manga, éprouvant donc de la sympathie pour un Japon que je n'ai jamais visité, dans lequel je n'ai jamais vécu (du moins dans ma présente incarnation), j'aurais sans doute tort de croire que je connais la culture japonaise, la façon de penser d'un Japonais. Je n'en sais que ce que les mangas et les anime ont bien voulu me communiquer (sans parler du Shintô), c'est à la fois beaucoup et très peu, comme l'explique si bien RAYNART MANGA SENSEI dans ses vidéos. Mais quand on est un artiste, pris de cet intérêt pour le Japon, via les anime et les mangas, inévitablement, dès que se pose la question du manga français on ne peut qu'avoir les oreilles qui s'agitent, comme celles d'un chien qui croit entendre un truc qui l'intéresse et se dresse soudain. On est soi-même happé par l'envie de participer à la chose, de s'essayer au manga, juste pour voir ce que ça donne, là encore. Et si l'on a la possibilité de voir ce dont sont capables les autres artistes français ou européens en la matière, il coule de source qu'on va se laisser tenter et acheter cette revue qui en donne la possibilité.

Il faut se méfier, je crois, des mouvements qui sont lancés par les artistes, les aspirants mangakas. Ce que je dis là est confus. Je vais tâcher de mieux m'exprimer. En ma qualité d'artiste, il m'arrive de n'acheter certains mangas, certains comics ou certaines BD françaises que parce qu'elles présentent un certain intérêt sur le plan de ma formation artistique. Ici, je n'achète pas en tant que lecteur mais en tant qu'artiste. Et ce n'est pas du tout pareil. J'achète tel produit comme je pourrais acheter des feuilles, de l'encre de Chine, des crayons ou des tubes de gouache. Ces achats se rangent davantage dans la catégorie "accessoires" ou "how-to book (lecture didactique)" que dans la catégorie "lecture ludique". Or, les achats que nous faisons la plupart du temps, en rayon manga, s'inscrivent dans la catégorie "lecture ludique", on achète pour se divertir, parce qu'on aime lire des mangas.

Voici trois exemples concrets d'achats qui peuvent induire en erreur :
  • la série BAKUMAN de Takeshi Obata et de Ohba Tsugumi - qui trace le parcours de deux jeunes mangakas qui rêvent de percer en tant que professionnels chez un grand éditeur (l'un est scénariste, l'autre est dessinateur, ils entendent former un duo de choc) ;
  • la série KORE KAITE SHINE de Minoru Toyoda qui trace le parcours de jeunes lycéennes passionnées qui se lancent dans la conception de mangas sous la direction de leur professeure, ex-mangaka qui a raccroché les gants suite à un burn-out... ;
  • la série REIMP'! de Naoko Mazda et de Naoko Matsuda qui suit le parcours d'une éditrice fraîchement embauchée.

Quoique ces trois séries présentent des qualités indéniables, il n'en reste pas moins que la principale raison qui a motivé ces achats, en ce qui me concerne, est mon désir d'en savoir plus sur l'industrie du manga. Ce n'est pas en tant que simple lecteur de mangas que j'ai acheté ces produits mais en tant qu'artiste intéressé par la production manga et désireux de réaliser peut-être moi aussi un jour un manga. Si je n'étais pas un artiste, je n'aurais probablement jamais acheté ces séries. Je ne vois un intérêt dans ces séries que parce que je m'intéresse à l'industrie du manga, que parce que j'aime en savoir plus sur ce milieu, et si j'ai pris tant de plaisir à lire ces oeuvres, c'est pour cette seule raison. BAKUMAN m'a fait ressentir l'excitation du mangaka qui a envie de percer professionnellement ; KORE KAITE SHINE m'a fait découvrir le milieu du fanzine nippon, REIMP'! m'a appris un peu plus sur le métier de l'édition de mangas.

Mon engouement n'est pas ici celui d'un simple lecteur, c'est celui d'un artiste ayant ses ambitions artistiques, et c'est pourquoi je dis qu'il faut se méfier des artistes comme moi qui peuvent être amenés à acheter un manga ou une revue pour des raisons qui relèvent davantage de cette ambition artistique et moins de la passion pour les mangas en tant que simple lecteur.

Est-ce que ces trois séries sont des séries dites "de niche" qui intéressent surtout les artistes et beaucoup moins le commun des lecteurs de mangas ? Je l'ignore, c'est ce que je crois cependant, il faudrait le demander aux éditeurs, aux libraires, s'ils sont en mesure de répondre à cette question, ou carrément aux lecteurs qui ont acheté ces séries et les ont appréciées.

La revue MANGA ISSHO peut être un de ces produits se destinant à un tel marché de niche, intéressant davantage les aspirants mangakas. Je n'en sais rien. En ce qui me concerne, mes aspirations artistiques y sont pour beaucoup si j'ai commencé à suivre de près la publication de ce magazine. C'est peut-être le cas de nombreux autres artistes : achètent-ils MANGA ISSHO parce qu'ils sont artistes, aspirants mangakas ? ou l'achètent-ils parce qu'ils s'y intéressent en tant que simples lecteurs ?

C) Les one-shot plutôt que les séries, et la découverte de nouveaux talents

En France, on n'est pas au Japon. On pense en France comme un Français, et on pense au Japon comme un Japonais. Le marché du manga en France a ses particularités, et le marché du manga au Japon a les siennes. Si l'on m'avait proposé dans MANGA ISSHO un produit comme le JUMP, composé de plusieurs séries qui doivent batailler pour leur survie, il est quasiment certain que je n'aurais pas acheté ce produit, ou peut-être n'aurais-je acheté que le 1er numéro, histoire de me faire une idée du contenu, par curiosité. Pourquoi ? Parce que je déteste l'idée de n'avoir qu'un bout d'histoire et pas l'histoire dans son entier. Je ne me lance pas dans l'achat des premiers volumes d'une série pour abandonner la série en cours de route. Je n'achète pas non plus des volumes au hazard (par exemple le volume 7 de telle série) qui font qu'on a entre les mains un truc sans queue ni tête. J'ai acheté MANGA ISSHO car le produit présenté m'offrait des histoires courtes, des one-shot surtout. Ainsi, quand je lis un numéro, comme le dernier en date, le 6ème, et que, dans ce même numéro, m'est servie une histoire complète comme NO DEVIL de Senchiro, je suis content, j'apprécie ce petit moment de lecture. Je suis ainsi libre d'arrêter à tout moment de suivre cette revue ; si j'arrêtais, je n'aurais en ma possession quasiment que des histoires complètes. C'est cela qui m'attire dans MANGA ISSHO. Prenez un type qui n'a pas acheté les premiers numéros, il commence à suivre cette revue à partir du 6ème numéro, il ne se retrouve pas là avec, entre les mains, plusieurs séries en cours dont il n'a pas lu le début - des séries sans queue (fin) ni tête (début). Il a majoritairement des one-shot, des histoires entières dans ce seul volume. C'est cela qui m'intéresse le plus dans cette revue, c'est ce qui a motivé et motive encore mon achat. Car je peux très bien ne pas avoir apprécié un numéro, rien ne dit que dans le numéro suivant la même déception se produira, je serai peut-être, au contraire, surpris par la qualité de l'offre.

Dans ce sens, celui de la découverte de talents, et des propositions nouvelles qui me sont offertes au fil des numéros, propositions artistiques qui prennent généralement la forme de one-shot, je peux bien me laisser tenter par l'achat de ce magazine.

D) Mais attention !!!

Tendance affichée chez moi : s'il m'apparait que les auteurs impliqués dans MANGA ISSHO ne sont que des auteurs déjà publiés et qu'on se sert de cette revue pour les mettre en avant, celle-ci perdra un peu ou beaucoup de son intérêt à mes yeux, car son "authenticité" se sera révélée être frauduleuse dans le sens où ce produit n'aura en réalité été qu'un moyen, pour les éditeurs impliqués, de faire la promotion des auteurs qu'ils publient déjà. On n'aura plus vraiment en main un objet de découverte de talents nouveaux, mais un outil publicitaire qui présente certes un certain intérêt pour le lecteur que je suis, mais objet publicitaire tout de même. La publicité, il en faut, mais en tant que consommateur on a plutôt tendance à l'écarter, à la balayer d'un revers de la main. On ne la tolère que partiellement, disons à hauteur de 10 % ou 20 % du produit. Ce n'est qu'une estimation à vue de nez. Traduction : si quelqu'un publie des trucs en numérique ou en papier, et si ces trucs me donnent l'impression d'être à 100 %, 90 % ou 80 % de la publicité, il est fort probable que je laisserai ces produits de côté. Mais si l'offre se compose, disons, de 90 % ou 80 % de produit consommable non publicitaire et qu'à cela s'ajoute, disons, 10 % ou 20 % de publicités (on me fait du pied pour que j'achète tel ou tel produit, tel ou tel manga, telle ou telle série, etc.), alors j'estimerai que cette promotion ou publicité a tout à fait sa place là où elle est et elle ne me dérangera pas, je la regarderai avec davantage de bienveillance.

III - L'étape d'après ?

Il faut d'abord fidéliser les lecteurs, d'une manière ou d'une autre. Je suis mal placé pour émettre une opinion concernant les motivations des gens qui achètent MANGA ISSHO car en ce qui me concerne, je l'ai dit, la motivation est empreinte de mes aspirations artistiques, de ma propre ambition artistique. Il faudrait voir ce que pensent les lecteurs lambda - qui ne sont pas eux-mêmes des artistes - de cette revue pour jauger au mieux son vrai degré de popularité.

Mais disons que la sauce prend avec eux comme elle a pris avec moi : on se laisse tenter pour X ou Y raison par les premiers numéros, et dès le 6ème on sent que quelque chose s'est produit, un phénomène d'adhésion, de fidélisation, on a envie d'avoir la suite.

Quelle sera l'étape d'après ?

A) Côté lecteurs

Pour le simple lecteur, aucune autre étape. S'il aime le concept, celui d'histoires courtes qu'il peut lire à chaque nouveau numéro, il continuera d'acheter sa revue comme il achèterait une série manga qu'il apprécie.

B) Côté éditeurs et auteurs

Les attentes côté éditeurs et auteurs sont quant à elle réelles, concrètes. Les voici :

LES EDITEURS :
  • Les éditeurs veulent évidemment continuer de vendre leur revue, elle doit être rentable. Plus ils se font du fric avec, mieux c'est.
  • Et s'ils peuvent ensuite en publier d'autres du même type, disons, par exemple, pour offrir aux lecteurs des revues aux genres spécifiques (ici le genre shônen, là le genre shôjo, ailleurs le genre érotique, etc.), et si cela peut également marcher, si ces produits peuvent devenir rentables, rapporter du fric, inévitablement les éditeurs y songeront très sérieusement. Et c'est tout à fait normal et appréciable.
  • L'idée est aussi, on s'en doute, de lancer le marché du manga français (si l'on ne parle que de la France) ou européen (si on étend nos considérations à toute l'Europe) et de faire en sorte qu'il soit lui aussi rentable. Ici, il faut diviser la chose en deux objectifs qui apparaissent clairement quand on y pense :
      1. Le désir de conquérir le marché international (et notamment japonais) avec les oeuvres françaises ou européennes. Comme les Japonais sont sûrement contents de vendre leur production à l'étranger, les éditeurs français et européens aussi apprécieraient beaucoup de vendre la leur à l'étranger (et notamment au Japon). Ce serait un moyen pour eux de se faire plus de fric et d'étendre leur visibilité à travers la planète, visibilité qui pourrait aussi idéalement profiter aux autres genres du 9ème art (le genre "franco-belge", etc.).
      2. Le désir de moins dépendre de la production nippone pour se faire du fric avec les mangas. Les mangas occupent aujourd'hui une grosse ou énorme part de marché dans le 9ème art en France (et peut-être aussi dans le reste de l'Europe, je n'en sais rien). Tant que les éditeurs français se font de l'argent avec, tant que cela est rentable pour eux, ils n'ont aucune raison de se plaindre. Mais dans sa stratégie commerciale une entreprise peut aussi voir d'un mauvais oeil le fait de dépendre un peu trop des importations (des autres) pour assurer sa subsistance. L'entreprise préfère atteindre à ce degré d'indépendance qui lui confère une sécurisation de ses ressources et sources de revenus. D'où le désir d'être plutôt exportatrice qu'importatrice, d'où le désir d'être à 80 % ancrée dans le secteur secondaire et à 20 % dans le secteur tertiaire, plutôt que l'inverse.
Petit rappel concernant le 9ème art qu'on peut si on le souhaite découper de la sorte :
  • SECTEUR PRIMAIRE : Exploitation des ressources naturelles pour fabriquer du papier, de l'encre de Chine, etc.
  • SECTEUR SECONDAIRE : Exploitation de cela (papier, encre de Chine, etc.) pour fabriquer les bandes dessinées, les mangas, etc. - c'est aussi bien l'artiste qui fabrique son oeuvre que l'éditeur qui passe par un imprimeur pour fabriquer les livres qui seront vendus dans le commerce.
  • SECTEUR TERTIAIRE : Vente de ces produits finis, commercialisables.
L'auteur qui se fait publier par la voie classique, via un éditeur, s'inscrit dans le SECTEUR SECONDAIRE. L'auteur qui passe par l'auto-édition, qui fabrique son oeuvre et qui la vend lui-même s'inscrit à la fois dans le SECTEUR SECONDAIRE et dans le SECTEUR TERTIAIRE.

L'éditeur qui vend sa propre production s'inscrit dans le SECTEUR SECONDAIRE et dans le SECTEUR TERTIAIRE. Lorsqu'il vend la production d'autres éditeurs (édition des mangas japonais, etc.) il s'inscrit surtout dans le SECTEUR TERTIAIRE.

On peut en effet se représenter la chose ainsi. Et un éditeur français préfèrera évidemment que son chiffre d'affaires corresponde à 80 % de sa propre production et 20 % de produits importés, plutôt que l'inverse. Les Japonais eux-mêmes préfèrent sans doute vendre leurs propres mangas que les mangas étrangers.

LES AUTEURS :
  • Les mangakas français ou européens qui sont déjà lancés dans une série espèrent évidemment qu'une revue comme MANGA ISSHO braque les projecteurs sur eux, poussant les consommateurs de mangas à acheter de plus en plus - massivement - leurs oeuvres. Nombre d'entre eux espèrent aussi probablement attirer l'attention des éditeurs japonais et voir leur série publiée au Japon, ce serait pour eux comme une consécration, surtout s'ils peuvent vivre (très) confortablement du fruit de leur travail.
  • Les mangakas français ou européens qui ne sont pas encore lancés dans une série aimeraient, en nombre, pouvoir intégrer un projet tel que MANGA ISSHO pour lancer leur carrière en France, voire à l'étranger (voir leur série intéresser des éditeurs étrangers, dont les éditeurs Japonais - consécration là encore).
IV - Le risque

L'attitude des éditeurs français et européens peut être vue par les éditeurs japonais de deux manières :
  • comme une aubaine ;
  • comme un risque.
A) L'aubaine

L'éditeur Japonais se dit que les Français et les Européens s'intéressent de plus en plus aux mangas japonais. Ils en veulent et en redemandent. La demande est très forte, et voir des tas d'éditeurs en France se disputer pour obtenir le droit de publier tels et tels mangas japonais sera fortement apprécié par les éditeurs et artistes japonais, évidemment, car ils ont la possibilité de se faire encore plus d'argent et de rayonner à l'étranger par ce biais. Aussi, tout ce qui peut être fait pour faire fleurir en France et en Europe l'amour du Japon, l'amour des anime et l'amour des mangas japonais, pour ne citer que cela, sera le bienvenu par l'industrie nippone.

B) Le risque

Mais si l'intérêt pour le manga déborde de la production nippone et commence à envisager la production de mangas étrangers (français ou européens) comme un moyen de concurrencer la production nippone, de lui faire ombrage, de la remplacer peu à peu, aussi bien au Japon qu'à l'étranger, cette inclination ne pourra qu'être vue, en effet, comme une menace pour l'industrie japonaise et susciter des réactions commerciales hostiles ou conservatrices. Les Japonais pourraient riposter en privant les éditeurs français et européens de la possibilité de publier les mangas japonais, et en les publiant eux-mêmes sur le territoire français ou européen en installant leurs propres antennes. Imaginons par exemple que l'éditeur du Shônen Jump, la Shûeisha, décide d'implanter une de ses antennes en France et de publier elle-même en France et sur tout le territoire européen toutes les séries de son cru, comme ONE PIECE. À votre avis, que se passera-t-il dans la tête des fans de mangas en France ? Feront-ils le choix de bouder la production de la Shûeisha sous le prétexte qu'elle assombrit l'avenir de l'édition française, européenne ? ou seront-ils encore plus heureux d'acheter leurs mangas ? Je crois qu'ils seront encore plus heureux d'acheter leurs mangas, car ils se diront : "Ca vient directement de la Shûeisha !" Et les aspirants mangakas français et européens aussi lorgneront davantage vers la Shûeisha que vers les éditeurs français ou européens qui font du manga français ou européen, surtout si la Shûeisha décide à son tour d'ouvrir sa production à des mangas réalisés par des Français ou des Européens.

Il y a donc un gros risque pour les éditeurs français et européens de se frotter à plus forts qu'eux et de se faire écraser sur un marché très juteux, celui du manga.

Ce risque, s'il est avéré, ne peut que pousser les éditeurs français et européens à la prudence et à la retenue, publiant par ci par là quelques oeuvres "du terroir" mais pas trop. Ils auront tendance, pour ce qui est des éditeurs généralistes, à centrer leurs efforts sur la production "BD franco-belge" plutôt que de tout miser sur les mangas japonais ou du "terroir".

Les quelques tests effectués avec les mangas du "terroir" doivent servir à jauger le caractère commercial du projet : les consommateurs français ou européens sont-ils enclins à acheter les produits du terroir facilement ou les boudent-ils généralement ? Les éditeurs français et européens pourront miser plus gros dans la production de mangas du terroir le jour où ils observeront ce phénomène, le jour où le déclic se produira, le jour où ils remarqueront que les consommateurs se jettent facilement, désormais, sur les mangas du terroir. Alors ils pourront investir massivement dans la production de tels mangas et réduire l'offre nippone, prêts à se battre à forces égales contre le concurrent nippon.

Quand on aime les mangas japonais, on peut voir d'un mauvais oeil de telles luttes commerciales. Quand on aime le 9ème art en général, on sait que la concurrence est une réalité, et on préfère se focaliser sur ce que le marché - général - offre plutôt que sur ces luttes de pouvoir. Quand on est un auteur français ou européen ayant vocation à réussir surtout en France ou en Europe, on verra cette prise de pouvoir des éditeurs français et européens d'un bon oeil. Chacun tire la couverture à soi, chacun voit midi à sa porte, chacun essaye de tirer son épingle du jeu.

L'avenir seul nous dira ce qu'il adviendra, tel ou tel scénario.

Une chose est sûre, l'engouement en France et en Europe pour les mangas a pour effet certain de pousser un nombre toujours plus important d'artistes français ou européens à s'approprier les codes du manga japonais. Et ces artistes, devant l'impossibilité, pour la majorité, de faire carrière au Japon, pour X ou Y raison, chercheront à faire carrière en France ou en Europe, imposant leur propre style, ce qui poussera de plus en plus d'éditeurs français ou européens à publier ces auteurs "à tendance manga" ou "d'inspiration manga". L'avenir du manga français ou européen est, en vérité, entre leurs mains, et la production générale du 9ème art en France et en Europe (BD "franco-belge", etc.) devra compter sur eux, miser sur eux, car ils ne sont pas rien, ils représentent un poids de plus en plus important dans le milieu du 9ème art, sur le plan artistique, en France et dans le reste de l'Europe !



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